L’endettement
L’endettement, le fait de contracter des dettes, est quasi indissociable de l’installation. Acquérir de la terre (toujours plus chère), construire son outil de production (avec toujours plus de technicité pour ne pas « rater le train en marche »), préserver de la trésorerie, nécessite de lourds investissements initiaux. Et cela est encore plus le cas pour cette génération d’agriculteurs et agricultrices, non issue du milieu agricole, qui s’installe hors cadre familial. Mais, trop élevé, cet endettement chronique fragilise les structures dès le démarrage et crée une pression considérable sur les épaules des exploitants et exploitantes.
Ensuite, devant la nécessité de « s‘inscrire dans la modernité » (mise aux normes successives), dans une fuite en avant de l’agrandissement (des surfaces ou des cheptels) pour tenter de viabiliser l’outil de production, dans la course au suréquipement (justifié ou non), ou encore dans une volonté d’augmentation de leur capital (en prévision d’une retraite faible), les agriculteurs et agricultrices surinvestissent. Systématiquement. Ces trente dernières années, le taux d’endettement (rapport du total des dettes à l’ensemble de l’actif) n’a cessé d’augmenter, passant de 35,40 % en 1988, à 40% en 2011 pour atteindre 41,88 % en 2018.
Par manque de rentabilité, les exploitations agricoles ont un recours massif à l’emprunt bancaire, bien plus que leurs besoins. Et souvent, uniquement pour équilibrer les comptes. Cette prise de risque financière, dans un marché incertain, participe un peu plus à créer un modèle extrêmement tendu. Les agriculteurs et agricultrices vivent à crédit. D’après les chiffres des comptes de la nation 2019, le sur-emprunt est de 16 000 € par exploitation en 2018, soit près d’un SMIC brut. A l’échelle de « la Ferme France », cela correspond à plus de 7 milliards d’€.
Les paysans et paysannes sont asservis. Le moindre incident, qu’il soit économique, sanitaire, climatique, familial, qui pouvait être facilement amorti par le passé, est aujourd’hui un potentiel point de bascule. L’agriculteur ou l’agricultrice ne peut plus rembourser, parfois ne touche plus ses aides, et se voit dès lors dans le besoin de recourir à de nouveaux emprunts à court terme. Commence dès lors la spirale de l’endettement qui les place dans une situation de dépendance encore plus forte vis-à-vis de l’agro-industrie, de l’aval des filières en général, et des banques.
On le sait, tout l’écosystème agricole le sait, cet endettement est au cœur d’angoisses profondes. Pourtant, encore aujourd’hui, les jeunes qui s’installent sont bien souvent, eux aussi, dans du surendettement massif. Et cela est accepté par les différentes commissions d’installation. En 2010, l’endettement des chef.fes d’exploitation âgé.ées de moins de 40 ans était en moyenne de 200 000 euros. Rien ne bouge, pour que tout s’effondre.
Jean-Louis s’est pendu devant la porte du bâtiment de la SAFER à l’âge de 61 ans. Il était éleveur.
Limousin, France